Un monde sans banque / La start-up Olkypay taille des croupières au géant BNP

19 mai 2016

Un monde sans banque / La start-up Olkypay taille des croupières au géant BNP

Le Petit Poucet du monde financier investit un créneau, la récupération de créances, qui entrevoit un avenir mirifique basé sur les clients qui rencontrent … des difficultés financières.

Objectif d’Olkypay: récupérer les créances des «mauvais» payeurs. En tout cas, de cette population en croissance perpétuelle qui connaît d’immenses difficultés à nouer les deux bouts, à apurer les dettes ou, plus prosaïquement, les factures, petites ou non, qui tombent de mois en mois.

Aider à payer alors qu’on est sans moyens… Antisocial Olkypay? Pas sûr, dans la mesure où cette toute jeune start-up établie à Livange évite aux débiteurs les lourds frais de rappel au prix prohibitif imposés par les institutions bancaires.

Olkypay a trouvé le filon. Car le succès des impayés à récupérer, d’entrée de jeu, est fulgurant. Au point qu’il pousse un géant du CAC 40, tel Veolia, à utiliser la méthode Olkypay. Ce faisant, Veolia, alias (notamment) la Compagnie générale des Eaux, se trouve forcée de se passer d’un autre géant de ce même groupe, BNP. Pour qui la pilule d’un important manque à gagner passe très mal.

Olkypay, une affaire qui tourne, rondement. Et décuple presque son chiffre d’affaires en une bonne année.

Start-up en 2014, la société avait commencé sur les chapeaux de roues, non sur la Pétrusse, mais jadis sur la Seine, à Rouen. Plus précisément, elle s’appelait alors Scootlib. Scoot, comme scooter, ce séduisant motocycle léger caréné. Et lib, sans doute parce que symbole d’un peu de liberté.

Au guidon de Scootlib, un duo. Franck Rouayroux, informaticien de son état. Et puis le comparse, Patrick Hautot. Qui, sans rouler les mécaniques, avait d’abord effeuillé la veine végétale. Il gérait alors Rapid Flor, en France, une centaine de fleuristes franchisés. Un business ensuite cédé.

Rouayroux-Hautot, pas vraiment de la mauvaise graine. «A l’époque, raconte le premier, Scootlib mettait en location des scooters. Nous les cédions à des personnes qui n’avaient pas les moyens d’en acheter un. Les banques leur refusaient un prêt. Il s’agissait de locations à moyen terme, s’étalant jusqu’à 24 mois. Une forme de low-coast. 2.000 de nos scooters sillonnaient la France. C’était une grosse activité, viable si nous limitions les locations impayées. C’est ainsi que nous avons réfléchi à une solution pour mieux encaisser les échéances mensuelles.»

La réflexion a porté ses fruits. D’une part, les loueurs relançaient de mois en mois les rappels. Jusque-là, rien que de très banal. D’autre part, en accord avec les banques, ils envoyaient des demandes de paiement fractionné, échelonné dans le temps. La formule gagnante? «L’efficacité du système que nous avons mis en place a dépassé largement nos espérances. Les impayés sont ainsi passés de 25% à 5%, ceci sur un échantillon très représentatif puisqu’il s’agissait de 2.000 clients. Franchement, nous avons été surpris par le rendement du concept.»

L’idée d’une étendue de la formule a fait son chemin, jusqu’à franchir la frontière. Au Luxembourg, l’administrateur délégué ne tombait pas en terre inconnue. ll y était établi de longue durée, actif dans le secteur de l’informatique médicale.

Au pied du Rocher

«En 2013, dit Franck Rouayroux, nous avons demandé à une société de consultance de mener les démarches pour obtenir notre agrément par la CSSF (Commission de surveillance du secteur financier). A Rouen, nous disposions de notre concept mais uniquement pour nos propres besoins. Nous ne venions pas du tout du monde de la finance. Il a fallu un an à ce grand cabinet pour obtenir notre agrément. C’est très long.» Et l’autorisation grand-ducale est tombée à l’approche de l’an 2014, le jour des Saints-innocents.

Restait à trouver de nouveaux clients au départ de Luxembourg. Olkypay, au pied du mur… Plutôt qu’un deux-roues, les promoteurs ont pris leur bâton de pèlerin pour jeter leur balluchon à Monaco. Improbable escale.

Et pourtant! Les hasards étant ce qu’ils sont, un collaborateur de la maison a frappé à l’huis de la Caisse sociale de Monaco dont il était par ailleurs consultant. Bingo: les entrepreneurs de l’Etat casino se font volontiers tirer l’oreille pour alimenter la Sécu.

Selon les petits secrets de la cité balnéaire, cette dernière déplore 10% de pertes de recettes par les patrons mauvais payeurs. Soit, bon an mal an, un manque oscillant entre 500 millions et 700 millions d’euros. La start-up parvient rapidement à atténuer le gouffre. Les démarcheurs ont ensuite pris langue avec des sociétés de téléphonie puis se sont échauffés dans de nombreuses salles de sports en France, en Suisse et au Luxembourg.

La société de Livange marque déjà d’une croix blanche le second semestre de l’exercice 2014. «Nous avons présenté notre plate-forme à Veolia, qui est quand même le premier dans le secteur de l’eau en France.Veolia se montrait pourtant très réservé à notre égard. Etions-nous, à ses yeux, une start-up crédible? D’autant que domiciliée au Luxembourg…»

Taquiner Veolia ne fut pas un coup d’épée dans l’eau. «Extraordinaire, se félicite Franck Rouayroux. Nous avons décroché un contrat exceptionnel en décembre 2014, pour une durée de sept ans. Sur leur chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros, il déplore 150 millions d’impayés, un montant qui risque de passer à 300 millions d’euros.»

Ce doublement ne tombe pas de n’importe où. Il vient d’une extrapolation de Grande-Bretagne où une loi sur l’interdiction de priver d’eau ceux qui ne sont pas en mesure d’honorer leurs factures a sextuplé la hauteur des impayés. La France a adopté une loi semblable. D’où les appréhensions et la tentation Olkypay. «Nous sommes opérationnels depuis novembre 2015. Nous commençons à encaisser. A priori, nous avons déjà réduit de moitié les impayés.»

Semble-t-il, la formule ne déplaît pas trop au consommateur qui, par l’échelonnement, évite les redoutables frais bancaires pour retard, qui, à la louche, correspondent au tiers du montant de la facture initiale. «Non, nous ne sommes pas sûrs du tout que les titulaires de petits revenus nous en veulent. Nous évitons les tentatives de prélèvement lorsqu’il n’y a pas suffisamment d’argent sur le compte concerné», espère Franck Rouayroux.

Vocation sociale

Du coup, Veolia, pour reprendre cet exemple, n’a plus besoin des services de BNP. La société luxembourgeoise soupçonne les pressions exercées sur Veolia qui prive la banque d’un joli pactole. Olkypay pousse le bouchon plus loin encore pour éviter la mainmise d’institutions bancaires. «Dans une prochaine étape, nous souhaitons ouvrir des comptes à vocation sociale pour particuliers. Il s’agirait de comptes dotés d’une carte pour les paiements essentiels comme l’eau, l’électricité, le loyer. En évitant les frais bancaires. Notre établissement proposera un compte sans frais de découvert. Notre agrément actuel nous ouvre cette possibilité. Quoi qu’il en soit, nous sommes en discussion avec la CSSF. Il s’agirait d’un établissement de paiement, différent d’une banque. Un tel système, le compte-nickel, existe en France.»

Sur ces acquis, Olkypay a repris son travail de démarchage, au Luxembourg notamment. Enovos est dans le collimateur, d’autant que le fournisseur d’énergie nourrit quelque projet à l’étranger. EDF peut-être aussi, mais il s’agit d’un gros morceau, très politique. La Belgique ne paraît pas insensible à la formule.

Tout roule? Certes, puisque le chiffre d’affaires a bondi en un an de 1,5 million à 13 millions d’euros. L’entreprise occupe désormais 50 collaborateurs (10 à ses débuts), dont une trentaine d’informaticiens. 5 d’entre eux travaillent en France. «Nous rencontrons de réels problèmes de recrutement», regrette Franck Rouayroux.

Le duo originel vient d’ouvrir son capital, à hauteur de 45%. Un partenaire vient de Suisse. Une nouvelle ouverture?

 

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